07.10.2005

"Depuis Descartes, nous sommes libres"

 

I

Rassemblés au sein des unités de la Garde nationale, les Parisiens ont constitué une Fédération dès le 15 février 1871 ; celle-ci a élu un comité central le 15 mars.

Or, deux jours plus tard, Thiers qui a réuni son gouvernement à Paris, a décidé d'enlever les canons qui se trouvent à Montmartre. L'opération, mal menée, échoue le lendemain et Thiers fuit en direction de Versailles en donnant l'ordre au gouvernement d'en faire de même. L'insurrection gagne du terrain à Paris comme dans plusieurs villes de province.

Le 26 mars, élections à la Commune de Paris solennellement proclamée à l'hôtel de Ville le 28.

Le 29, la Commune tient sa première séance et commence par prendre une mesure indispensable : la remise des trois derniers termes de loyer.

Le 2 avril, trois événements d'importance diverse :

- un décret de séparation de l'Église et de l'Etat ;
- la prise de Courbevoie par les Versaillais d'Adolphe Thiers ;
- la nomination d'un jeune officier de carrière du nom de Rossel au poste de chef d'état-major général de la Commune.

Il vient de loin Rossel !
Né à Saint-Brieuc en 1844 d'un père militaire et cévenol et d'une mère écossaise, il a de qui tenir : il y a eu beaucoup de militaires parmi ses ancêtres maternels et son père en 1851 a voté non publiquement après le coup d'Etat de Louis-Napoléon, futur Napoléon III.
Ses études ont été brillantes tant au Prytanée de la Flèche qu'à l'Ecole Polytechnique dont il est sorti deuxième de sa promotion.
Ce jeune Protestant lit les rationalistes du XVIIe siècle et, parlant de Descartes, dit : « Depuis lui, nous sommes libres ».

Il considère que les historiens occultent « Le rôle du peuple dans la société, qui a toujours été fort important », peuple qu'il apprécie en ces termes : «(c'est) la réunion de tous les hommes obscurs... dont la volonté l'a si souvent emporté sur celle du roi et des grands ».

Rossel est un jeune homme pressé. Lui-même écrit à sa soeur : « Je suis pressé d'arriver. Car ce n'est pas la peine d'arriver tard. Et je guette, les occasions ». La guerre éclate : en voilà une bonne occasion ! Mais il lui faut littéralement intriguer pour se faire envoyer à Metz début août ; à Metz ou Bazaine ­ incapable et traître notoire ­ ne fait évidemment rien. « Rossel est indigné par l'attentisme, l'immobilisme du maréchal, qui confine à la trahison. Il prend des contacts clandestins avec d'autres officiers pour organiser la résistance aux Prussiens. Mais l'affaire tourne court » (Frédéric Pottecher dixit). Au passage, il a soumis un mémoire à Bazaine en personne pour lui indiquer les mesures à prendre pour pouvoir l'emporter sur les Prussiens : changer les généraux et faire preuve « d'énergie, d'une volonté inébranlable et de quelque prudence ».

Finalement, se rendant compte que l'autre ne fera rien et que la capitulation de Metz et de sa garnison de 200 000 hommes est inéluctable, il quitte la ville sous un déguisement, se rend à Luxembourg, puis à Bruxelles, fait un saut à Londres pour embrasser sa mère et sa soeur puis gagne non pas Paris qui selon lui « ne sera pas défendu avec intelligence » mais Tours où Gambetta se démène. Ses talents et sa bonne volonté restent largement inexploités : il est envoyé en mission d'étude (de quoi ? de qui ?) dans les armées du Nord et de l'Est. Il y rencontre, écrit-il : « des préfets assez variés et des généraux assez uniformes. Les préfets, tous avocats, les généraux, tous empaillés ». Il constate que dans la région de concentration de l'armée Bourbaki ­ armée disparate, mal armée, mal équipée ­ les habitants vivent dans la terreur des Prussiens. « On n'imagine pas l'effet que produit un fantôme de Prussien ».

"Les préfets, tous avocats ; les généraux, tous empaillés"

II

Louis Rossel rentre à Tours, rencontre Gambetta, lui raconte ce qu'il a vu. L'animateur de la Défense nationale le nomme colonel et lui donne un commandement dans le Génie à Nevers.
Rossel porte sur lui un jugement sévère : « C'est un drapeau plutôt qu'un chef, un drapeau dont le gouvernement se servait pour avoir l'air républicain et viril(...) Gambetta (est) une sorte de Louis XIII qui n'avait pas de Richelieu ; il faisait et défaisait les préfets pendant qu'on jouait la fortune de la France sur des cartes biseautées ».
Lui qui ambitionnait vraisemblablement d'être... Richelieu, fait bien à Nevers le travail qu'on lui demande, décide néanmoins qu'après la guerre, il ne sera plus « ni soldat, ni capitaine, ni colonel » et suit avec attention les événements de Paris et les menées de Thiers qui ne peuvent, selon lui, que se terminer par la capitulation de la capitale : « Si Paris tombe, il va y avoir un de ces jolis moments de lâcheté générale dont le spectacle commence à nous devenir familier (...). Paris une fois tombé, le gouvernement (...) qui a déjà négocié trois ou quatre armistices, sera peut-être disposé à en négocier un sérieux, un de ces armistices mortels pour les vaincus, qui suivent les grands désastres ».

Sans surprise, il apprend la signature et la ratification des préliminaires de paix.
Le 18 mars, Paris se soulève : c'est l'épisode des canons de Montmartre. Dès le lendemain, Rossel adresse une lettre de démission au ministre de la Guerre Le Flô :
« J'ai l'honneur de vous informer que je me rends à Paris pour me mettre à la disposition des forces gouvernementales qui peuvent y être constituées. Instruit par une dépêche de Versailles, rendue publique aujourd'hui, qu'il y a deux partis en lutte dans le pays, je me range sans hésitation du côté de celui qui n'a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs des généraux coupables de capitulations ».

Le clan militaire ne lui pardonnera pas cette « trahison ».
Rossel, pour autant, est-il devenu un révolutionnaire, lui qui n'a lu ni Proudhon, ni Marx ? Certes non mais ce jeune militaire de carrière tient le raisonnement suivant : « Cette révolution est faite par ceux qui souffrent de l'ordre social actuel ; les erreurs ou les crimes dont la Révolution (peut) être entachée ne (doivent) pas empêcher les gens honnêtes et instruits de se joindre à leur parti dans cette circonstance critique ».

Le 20 mars, Rossel est à Paris.
Le 22, il offre ses services à la Garde nationale dans le XVIIe arrondissement et est nommé par le comité central de la dite Garde, chef de la 17e légion.

En dix jours, par une action énergique et persévérante, il porte ses effectifs de sept à dix-sept bataillons auxquels il ajoute quelques détachements d'infanterie de ligne.

Le 1er avril, il participe aux combats de la matinée et, constatant l'incapacité d'un certain nombre d'officiers, il décide de les démettre de leur commandement.

Or les officiers de la Commune sont... élus par leurs soldats ! Et c'est Rossel qui, le lendemain matin, se retrouve en prison. Etant considéré comme un véritable atout, il en sort avec une rapidité qui en dit long sur certains aspects un peu irréels de la Commune. Il suffit d'une intervention de quelques Communards éminents (Benoît Malon et Delescluze notamment) pour qu'il passe directement de sa cellule au poste d'adjoint au délégué à la Guerre (Cluseret) autrement dit chef d'état-major général.

Le 17 mars, il est nommé Président de la Cour martiale.

Cluseret qui a une réelle expérience militaire ­ -il a combattu avec Garibaldi en Italie, avec les Nordistes pendant la guerre de Sécession- ­ l'a désigné parce qu'il sait avec quelle efficacité Rossel a lutté contre l'indiscipline, l'ivrognerie et l'insoumission de nombre d'officiers.

 

"Il fallait un exemple pour les soldats romanesques"

III

Nomination en tant que Président de la Cour Martiale :

Rossel accepte non sans réticence : « L'acceptation des fonctions de cette cour est le plus grand sacrifice que j'ai fait à la cause de cette révolution(...). Dans des moments de crise semblable, il faut avoir le dévouement d'un sectaire ; j'acceptai donc la présidence d'un tribunal qui, à mon sens, ne devait rendre que des arrêts de mort, et je me préoccupai seulement de remplir ces fonctions de la manière la plus efficace pour la Révolution ».

Son « sens » n'est pas celui de la Commune qui casse à deux reprises ses condamnations à la peine capitale, alors même que Rossel ne comptait pas les mettre à exécution. Le 26 avril Rossel fait parvenir à Cluseret sa double démission : en tant que chef d'Etat-major général et en tant que président de la cour martiale.

Le 29, il est convoqué par la Commission exécutive de la Commune. Celle-ci, considérant Rossel comme un excellent stratège, l'investi du commandement suprême c'est-à-dire Ministre délégué à la Guerre. Comment cela s'est-il passé ? Autre acteur célèbre de la Commune, Lissagaray (qui ne l'aimait pas), écrit : « On l'envoya chercher. Il accourut, raconta l'histoire des sièges célèbres, promit de rendre Paris imprenable, les charma quand ils croyaient le chambrer. Personne ne lui demanda de plan défini et, séance tenante, on lui signa sa nomination. Il écrivit à la Commune : "J'accepte ces difficiles fonctions, mais j'ai besoin de votre concours le plus entier pour ne pas succomber sous le poids des circonstances"». Les fonctions seront effectivement « très difficiles » mais il ne bénéficiera évidemment pas du « concours le plus entier » et il « succombera sous le poids des circonstances » au terme d'une décade mouvementée, marquée par la prise du fort d'Issy par les Versaillais qui donnèrent quelque avant-goût de ce que serait leur entrée dans Paris. Le 9 mai, Rossel démissionne et adresse un véritable réquisitoire à la Commune et à ses instances en principe dirigeantes. Celles-ci décident de l'incarcérer à Mazas. Mais le désormais ancien délégué à la Guerre prend la fuite et se réfugie au No 54 du boulevard Saint-Germain, hôtel de Montebello, sous une fausse identité. De sa chambre, il assiste à la Semaine sanglante fin mai, rédige un journal qui sera publié bien plus tard (1908). Les Versaillais l'arrêtent, le font passer en jugement le 8 septembre. Mais il faudra la tenue de trois conseils de guerre pour arriver à le condamner définitivement à mort. Le 28 novembre 1871, il est fusillé au camp militaire de Satory après avoir été dégradé. A aucun moment, il n'aura perdu son impassibilité, une sorte d'indifférence à son propre sort : « J'ai toujours vécu un peu en rêve (...). Quant aux craintes et aux espérances, elles ont peu d'accès chez moi »,. Lissagaray commenta : « Il fallait un exemple pour les soldats romanesques et Rossel fut condamné à mort ». Elémentaire.